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La filature de lin van der Straeten-Vandeputte

1856 – 1921
Histoire de la filature et du tissage de lin d'Eyne

Article de synthèse. Sources : rapport gouvernemental ateliers cantonaux c. 1858 ; Recueil spécial des actes relatifs aux sociétés, 1874 ; Exposé provincial 1865 ; Monographies industrielles ; bilan 31 oct. 1874 (FC-068) ; Liber Memorialis d'Eyne ; Discours Gabriels 1873 ; Westerring 2019 ; Claeys Boúúaert 1973 ; archives familiales.

Dernière mise à jour : 24 mars 2026.


Contexte : la crise textile en Flandre orientale

Au milieu du XIXe siècle, la Flandre orientale traversait une crise économique et sociale sans précédent. L'industrie du lin, pilier traditionnel de l'économie rurale, subissait la concurrence écrasante des filatures mécaniques anglaises et gantoises. Les tisserands à domicile, qui formaient la majorité de la population active dans les communes le long de l'Escaut, voyaient leurs revenus s'effondrer.

À Eyne, commune de quelque 2 100 habitants (1847-1848), la situation était aggravée par des catastrophes naturelles successives : maladie de la pomme de terre (1845), crues de l'Escaut paralysant les 300 haleurs (hiver 1845-1846), épidémies de typhus (1847) et de choléra (1848). C'est dans ce contexte qu'Amand van der Straeten, bourgmestre depuis 1830, entreprit de créer les conditions d'un renouveau industriel.


Phase I : La leerwerkhuis cantonale (1856-1864)

Fondation

Le 1er septembre 1856, la leerwerkhuis (atelier cantonal d'apprentissage) d'Eyne fut mise en activité, organisée sur le modèle de celle de Kruishoutem. [Date définitivement établie par le rapport gouvernemental sur les ateliers cantonaux de tissage, c. 1858, [N° 50], p. 58-59. Les variantes "sedert 1835" (discours de Gabriels, exagération) et "1855" (Claeys Boúúaert, légèrement inexact) sont à écarter.]

Amand van der Straeten en était le maître d'oeuvre. Il doubla à ses frais le nombre de métiers à tisser. Fin décembre 1856, les 14 métiers initiaux étaient déjà tous occupés et les demandes d'admission atteignaient un chiffre élevé.

La commission de surveillance

La leerwerkhuis était encadrée par une commission composée de notables locaux :

Résultats (1857)

Le rapport gouvernemental fournit des données statistiques précises pour la première année complète d'activité :

Le lien avec les Vandeputte

Point capital : dès 1857, l'atelier travaillait pour le compte de MM. Vandeputte, frères à Gand, aux côtés de MM. Rops et Velghe (Audenarde). La relation commerciale entre Amand van der Straeten et la maison Vandeputte précède donc de sept ans la fondation officielle de la société. C'est vraisemblablement cette collaboration durable qui conduisit à l'association formelle de 1864.


Phase II : La fondation de la filature (1864-1865)

L'acte notarié du 25 mai 1864

Le 25 mai 1864, devant Me Jean Joseph Julien Ghesquière, notaire à Gand, fut constituée la société en nom collectif "L. et A. Vandeputte", ayant pour objet la filature et le tissage du lin.

Les trois associés fondateurs :

  1. Léon Vandeputte (Gand, Coupure rive gauche n° 253), fabricant de toiles ;
  2. Auguste Vandeputte (même adresse), fabricant de toiles ;
  3. Amand van der Straeten (bourgmestre d'Eyne).

Le siège administratif était fixé à Gand, Coupure n° 253. La fabrique était implantée à Eyne. La durée initiale de la société était de 10 ans à compter du 1er janvier 1865.

Dès les débuts, la mauvaise santé d'Amand obligea son fils Achille (21 ans) à assumer la direction effective de l'usine.

La reconnaissance provinciale (1865)

L'Exposé de la situation de la Province de la Flandre Orientale pour l'année 1865 (Gand, 1865, p. CXVIII) constitue la première mention officielle de la fabrique dans les archives provinciales :

"C'est avec un sentiment de satisfaction que je constate que plusieurs fabriques se construisent en ce moment dans l'arrondissement, notamment celle de M. Amand Vanderstraeten, bourgmestre à Eyne. Ces ateliers, qui seront prochainement ouverts, feront le plus grand bien à la population nécessiteuse des villages avoisinant cette commune."

Ce témoignage confirme que les ateliers étaient encore en construction en 1865. L'ouverture effective date de la même année (Gabriels : "En 1865, wierd de fabriek tot stand gebracht" ; Westerring : "1865, wierd de fabriek tot stand gebracht").


La production

Spécifications techniques

Les Monographies industrielles. Aperçu économique, technologique et commercial décrivent la production de la filature :

"Van der Straeten (A.) à Eyne. Filature de lin et d'étoupes. Production : Fils des nos 30 à 70 en lin de Russie ; Fils d'étoupes des nos 14 à 35."

La fabrique produisait donc :

Cette double activité (lin + étoupes) maximisait la valorisation de la matière première.

Main-d'oeuvre

Le discours de Gabriels aux obsèques d'Amand (novembre 1873) parle de "honderde werklieden" (des centaines d'ouvriers). Le Westerring confirme "een honderdtal arbeiders" (une centaine d'ouvriers). L'Exposé provincial 1865 souligne que la fabrique devait "faire le plus grand bien à la population nécessiteuse des villages avoisinant", suggérant un recrutement au-delà des limites communales d'Eyne.

En 1864, la population d'Eyne s'élevait à 2 307 habitants (1 140 hommes, 1 140 femmes ; Exposé provincial 1865, p. 7). Une centaine d'ouvriers représentait donc environ 4 à 5 % de la population totale, ou 8 à 10 % de la population active.


Le bilan de 1874 : une entreprise majeure

Le renouvellement de la société (30 octobre 1874)

Un an après le décès d'Amand (25 novembre 1873), la société fut renouvelée pour un second terme de 10 ans (1er janvier 1875 au 1er janvier 1885). L'acte, enregistré au Recueil spécial des actes et documents relatifs aux sociétés (1874, n° 895, p. 592), identifie cinq associés :

  1. Léon Vandeputte (Gand) ;
  2. Auguste Vandeputte (Gand) ;
  3. Eulalie Caroline Amelot, veuve d'Amand van der Straeten (propriétaire, Eyne) ;
  4. Adilie Marie Isabelle van der Straeten (propriétaire, Eyne) ;
  5. Achille van der Straeten (bourgmestre d'Eyne).

Le capital total était évalué à 900 000 francs (±180-207 millions € mars 2026), dont 150 000 francs pour les terrains, bâtiments, logements d'ouvriers, mécaniques et machines.

La gestion et la signature étaient confiées conjointement aux Vandeputte et à Achille (collectivement ou séparément pour les achats, la fabrication et les ventes). Les livres et la caisse étaient tenus par les Vandeputte. Les cinq associés conservaient le droit d'inspecter les livres, la caisse, la fabrique et les bâtiments.

Le bilan financier (31 octobre 1874)

Le bilan arrêté au 31 octobre 1874 (Duplicata du bilan arrêté entre associés L.N.A. Vandeputte & héritiers A. Vanderstraeten, archives familiales, FC-068) révèle l'ampleur de l'affaire :

PosteMontant (florins/francs)Estimation mars 2026
Capital au 31 oct. 1873600 000±120-138 millions €
Suppléments versés (3 × 50 000)150 000±30-35 millions €
Capital au 31 oct. 1874750 000±150-172 millions €
Total du bilan859 618,54±172-197 millions €
Bénéfice net de l'exercice102 045,11±20-23 millions €

Le bénéfice était réparti en trois parts égales de 34 015,04 florins chacune (±6,8-7,8 millions €) entre :

Les opérations comprenaient : toiles écrues et blanchies, teinture, tissage, achat de matières premières brutes.


Le rachat de 1885 : Achille seul maître

Le 1er janvier 1885, le contrat de société arrivait à son terme. Le 2 janvier 1885, à 16 heures, la fabrique avec toutes ses dépendances fut vendue publiquement.

Le Liber Memorialis de la paroisse d'Eyne (cité par Jan Art, Herders en Parochianen bisdom Gent 1830-1914, 1979) relate l'événement :

"Le 2 janvier 1885, journée mémorable. Le contrat entre M. le bourgmestre et M. Van de Putte de Gand (libéral) expire, et la fabrique avec tous ses dépendances se vend publiquement à 4 h de relevée. M. van der Straeten Achille et soeur l'acquiert au prix énorme de 400.000 F + 20.000 F de frais de vente et d'enregistrement... M. le bourgmestre fait un grand sacrifice pour le bonheur de la paroisse."

Les acquéreurs étaient Achille van der Straeten et sa soeur Adilie Marie Isabelle van der Straeten (1841-1913). Le prix total s'élevait à 420 000 francs (±84-97 millions € mars 2026).

Le vocabulaire du curé est révélateur : il qualifie le rachat de "grand sacrifice pour le bonheur de la paroisse" et identifie Vandeputte comme "libéral", signe que la rupture avec l'associé gantois avait aussi une dimension confessionnelle. Achille, qui avait pris le tournant catholique, se retrouvait seul maître de la fabrique.


La fabrique sous Achille (1885-1921)

Après le rachat, Achille poursuivit l'exploitation en propriétaire unique. En 1895, un "cercle ouvrier" (patronage catholique) fut fondé pour encadrer la "nombreuse population ouvrière" de la fabrique.

En 1909, Achille (alors âgé de 66 ans) siégeait encore comme délégué officiel de l'Union Belge des Filateurs de Lin, Étoupe, Jute et Chanvre au Congrès international des filateurs tenu à Gand. Ce mandat témoigne de son implication active dans les organisations professionnelles du secteur textile bien au-delà de l'exploitation quotidienne de l'usine.


"Ce temple de l'industrie" : le regard des contemporains

Le discours d'E. Gabriels aux obsèques d'Amand (novembre 1873), prononcé au nom des employés et ouvriers de la "vlasspinnerij en linnenweverij", constitue le témoignage le plus éloquent sur le rôle social de l'entreprise :

"Aan hem, mijne heren, aan zijne onvermoeibare pogingen is het dat wij het leerwerkhuis verschuldigd zijn, waar, sedert 1855 [recte 1856], dat groot getal van wevers gevormd werd ; het leerwerkhuis, hetwelk die groote nijverheid der handweverij doen ontstaan heeft : de bron van de welvaart en den bloeienden staat onzer gemeente. Maar dit was niet genoeg voor den edelen man : hij wilde arbeid scheppen en een bestendig en algemeen welzijn onder de werkers bekomen ; en 1865, wierd de fabriek tot stand gebracht, dien tempel der nijverheid, waar honderde werklieden dagelijks het bestaan komen vinden."

(C'est à lui, messieurs, à ses efforts inlassables que nous devons l'atelier d'apprentissage, où depuis 1855 [1856] s'est formé ce grand nombre de tisserands ; l'atelier qui a fait naître cette grande industrie du tissage à la main : la source de la prospérité et de l'état florissant de notre commune. Mais cela ne suffisait pas au noble homme : il voulait créer du travail et assurer un bien-être durable et universel parmi les ouvriers ; et en 1865 fut érigée la fabrique, ce temple de l'industrie, où des centaines d'ouvriers viennent quotidiennement trouver leur subsistance.)

Gabriels conclut en s'adressant au défunt :

"Dank! in naam van den werkman voor wien gij niet een meester, maar altijd een trouwe vriend geweest zijt."

(Merci ! au nom de l'ouvrier pour qui vous n'étiez pas un maître, mais toujours un ami fidèle.)


Chronologie synthétique

DateÉvénement
1er sept. 1856Mise en activité de la leerwerkhuis cantonale d'Eyne
1857150 personnes occupées ; 50 tisserands formés ; travail pour Vandeputte frères (Gand)
25 mai 1864Acte notarié constituant la société "L. et A. Vandeputte" avec Amand van der Straeten
1er janv. 1865Début du premier terme de 10 ans
1865Ouverture effective de la fabrique à Eyne
25 nov. 1873Décès d'Amand. Six discours aux obsèques, dont celui de Gabriels au nom des ouvriers
31 oct. 1874Bilan : capital 750 000 francs, bénéfice 102 045 francs
30 oct. 1874Renouvellement de la société (5 associés, capital évalué 900 000 francs)
2 janv. 1885Rachat par Achille et Adilie pour 420 000 francs
1895Fondation d'un "cercle ouvrier" pour la main-d'oeuvre
1909Achille, délégué au Congrès international des filateurs (Gand)
9 avr. 1921Décès d'Achille van der Straeten

Sources

Sources primaires (archives familiales)

Sources publiées

Sommaire
Contexte : la crise textile en Flandre orient…Phase I : La leerwerkhuis cantonale (1856-186…Phase II : La fondation de la filature (1864-…La productionLe bilan de 1874 : une entreprise majeureLe rachat de 1885 : Achille seul maîtreLa fabrique sous Achille (1885-1921)"Ce temple de l'industrie" : le regard des co…Chronologie synthétiqueSources